CHRONIQUE DES LUTTES FÉMINISTES AU SÉNÉGAL

Depuis soixante ans, les femmes sénégalaises ouvrent la voie peu à peu. Mais certaines positions clés leur échappent toujours. Retour sur leur conquête progressive du champ politique et les défis qui demeurent. SUD QUOTIDIEN

La présence des femmes dans les instances politiques et de décisions est encore moindre au Sénégal. Malgré les avancées significatives notées avec l’application de la loi sur la parité dans les fonctions électives et semi-électives, votée depuis 2010, la réforme du Code de la famille avec l’«autorité parentale» à la place de la «puissance paternelle» etc., les femmes sénégalaises mènent toujours le combat pour leur émancipation. En attendant, conscientes des multiples crises auxquelles fait face le monde et qui exercent une pression énorme sur les communautés, rendant la réalisation de l’égalité entre les femmes et les hommes encore plus cruciale, les Nations Unies (ONU ont choisi comme thème de la Journée internationale des Femmes, édition 2024 : «Investir en faveur des femmes : accélérer le rythme». D’autant qu’elles sont convaincues que «Garantir les droits des femmes et des filles dans tous les aspects de la vie est le seul moyen de bâtir des économies justes et prospères et de préserver une planète saine pour les générations de demain».

La célébration de la Journée internationale de la Femme, ce vendredi 8 mars 2024, nous sert de prétexte pour revenir sur quelques quêtes et conquêtes de la cause féminine. Même si l’on constate aujourd’hui quelques progrès dans ce domaine, avec notamment l’effectivité de la loi sur la parité à l’Assemblée nationale, les bureaux de collectivités locales et territoriales et autres institutions électives et semi électives, l’autorité parentale et le Code de la famille, les femmes sont toujours à la quête d’une liberté qui est souvent bafouée dans notre société.

Caroline Faye Diop et Maïmouna Ndongo Kane, les pionnières

Déjà, le combat des mouvements de femmes a commencé à porter ses fruits dès les années 1960. Ainsi, sous le régime du président poète, Léopold Sédar Senghor, deux dames ont «inauguré» l’avènement des femmes dans un gouvernement de la République du Sénégal. Ancien auditeur à la Cour suprême, ancien Substitut du Procureur de Dakar, ancien conseiller à la Cour d’Appel de Dakar, Mme Maïmouna Ndongo Kane entre, le 15 mars 1978, dans le gouvernement socialiste du Premier ministre Abdou Diouf, en même temps qu’une autre pionnière, Mme Caroline Faye Diop. Maïmouna Kane née Ndongo est nommée Secrétaire d’État auprès du Premier ministre chargée de la Condition féminine, de la Condition humaine et de la Promotion humaine, un portefeuille dont l’intitulé connaîtra plusieurs changements par la suite. Elle sera promue ministre du Développement social dans le gouvernement Niasse I formé le 5 avril 1983.

Quant à sa collègue, Caroline Faye Diop qui a participé à la création du mouvement féminin associé à l’Union progressiste sénégalaise (UPS, ancêtre du PS, créée en 1958 et dirigé par Léopold Sédar Senghor), elle a d’abord été la première femme de l’histoire de notre pays à siéger à l’Assemblée nationale, en tant que député, entre 1963 et 1978. Celle qui sera élue quatrième vice-présidente de l’Assemblée nationale et, en 1964, présidente des Femmes de l’UPS, à dès 1963, travaillé notamment au sein de cette assemblée sur le projet de création d’un Code de la famille et encouragé les femmes à gagner leur vie. Elle sera d’ailleurs la seule femme à participer au vote de ce Code de la famille. Avant d’être nommée parmi les premières femmes (avec Maïmouna Ndongo Kane) ministres du pays, en 1978, héritant du département de l’Action sociale.

Les cheffes de gouvernement et la série des premières

C’est sous le régime de l’ancien président de la République, Me Abdoulaye Wade, qu’on a élevé, pour la première fois, une femme au rang de Premier ministre, en la personne de Mme Mame Madior Boye, en 2001. Aussi, la juge Mireille Ndiaye aura été présidente du Conseil constitutionnel. Siégeant au sein de la haute juridiction sénégalaise à partir de 2002, feue Mme Mireille Ndiaye en devient présidente à compter de 2004 et jusqu’à son départ à la retraite, qui consacra l’avènement de son successeur Cheikh Tidiane Diakhaté, en avril 2010. Lui emboitant le pas, son successeur, Macky Sall nommera Aminata Touré au poste de Chef du gouvernement, de septembre 2013 à Juillet 2014. Mieux, le chef de l’Etat Macky Sall fera d’Anna Sémou Faye la première femme patronne de la Police nationale, en juillet 2013, suite au scandale de trafic de drogue qui avait secoué la Police sénégalaise. La première femme préfet, sous le régime de Wade, est devenue la première femme gouverneure de région du Sénégal. Mme Viviane Laure Elisabeth Bampassy Dos Santos, précédemment préfet des départements de Guédiawaye et de Pikine, puis Secrétaire générale du ministère de la Jeunesse, de l’Emploi et de la Promotion des Valeurs Citoyennes, depuis janvier 2013, a été gouverneure de la région de Fatick, avant d’être nommée ministre du Travail en juillet 2014.

Toujours dans la conquête des stations dont certaines leur résistent encore notamment des institutions de la République, (présidence de l’Assemblée nationale), il faut noter que les lignes ont un peu bougé. Après le Secrétariat général de la Présidence, depuis octobre 2009 sous Me Abdoulaye Wade et du 1er avril 2012 à janvier 2013 sous Macky Sall, Mme Aminata Tall, nommée plusieurs fois ministre et ministre d’Etat, est la première femme présidente du Conseil économique, social et environnemental (CESE), entre le 17 janvier 2013 et 2019. De même, Aminata Mbengue Ndiaye est devenue la première à être nommée présidente du Haut Conseil des Collectivités territoriales (HCCT), depuis le 02 novembre 2019, à la suite du rappel à Dieu, en juillet de la même année d’Ousmane Tanor Dieng.

Les femmes sénégalaises peuvent désormais transmettre leur nationalité

Pour ce qui est de leurs acquis toujours, les femmes sénégalaises peuvent désormais transmettre leur nationalité. En effet, le vendredi 28 juin 2013, les députés avaient adopté à l’unanimité un projet de loi modifiant la loi N°61 du 7 mars 1961, et autorisant les femmes sénégalaises à octroyer la nationalité à leur époux et à leurs enfants de nationalité étrangère. Le Code de la famille, quant à lui, avait aussi été modifié. Les nouvelles dispositions consacrant, entre autres, l’autorité parentale à la place de la puissance paternelle, permettent à la conjointe, si elle est salariée, de prendre en charge son époux et ses enfants. Néanmoins, ce projet de loi modifiant la loi de juin 1972 portant Code de la famille au Sénégal, contient encore quelques insuffisances.

L’autorité parentale partagée, un autre défi pour les femmes

Au Sénégal, en cas de divorce, la femme ne peut pas voyager avec son enfant, sans l’autorisation du père. L’application de l’article 278 serait un handicap pour beaucoup de femmes. A ce titre, un collectif dénommé «Autorité Parentale Partagée, Sunu yité» a été mis en place récemment. Ce collectif demande la révision de l’article 278 du Code de la famille afin de garantir «une protection efficace des droits et des intérêts des enfants et des parents au Sénégal».

Autre avancée, la Loi n°2010- 11 du 28 mai 2010 instituant la parité absolue homme-femme pour un égal accès des femmes et des hommes aux mandats et aux fonctions électives est également considérée comme un acquis majeur pour la gent féminine. Cette Loi votée par l’Assemblée nationale, en mai 2010, a été promulguée par le président de la République d’alors, Me Abdoulaye Wade. Toutefois, concernant les postes électifs, les femmes sénégalaises peinent toujours à accéder à ces fauteuils. Pour preuve, lors de l’installation des députés de la 14e législature, l’ancienne présidente du Conseil économique, social et environnemental, Aminata Mimi Touré, alors tête de liste de la coalition de la majorité au pouvoir, Benno Bokk Yaakaar, était pressentie presque par la plupart des Sénégalais pour occuper le poste de présidente de l’Assemblée nationale. Finalement elle a été déchue au détriment d’Amadou Mame Diop.

Au chapitre des défis toujours, force est de relever que le fauteuil du président de la République n’a toujours pas été occupé par une femme au Sénégal. Un véritable challenge. En atteste les résultats de la présidentielle du 26 février 2012 qui a vu, pour la première fois dans l’histoire du Sénégal indépendant, la candidature de femmes à l’élection présidentielle, les deux seules candidates, parmi les 14, à briguer la magistrature suprême, n’ont récolté que 0,31% des suffrages valablement exprimés.

Néanmoins, elles continuent de gagner du terrain pour ce qui est des postes électifs. Pour la présidentielle de cette année, prévue ce 24 mars, sur 19 candidats retenus par le Conseil constitutionnel, il n’y a qu’une seule femme, en la personne d’Anta Babacar Ngom. Ce qui nous amène à nous demander si notre pays est encore prêt à porter une femme à la magistrature suprême ? L’avenir nous édifiera.

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